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L'histoire du restaurant La généalogie de la famille Husser

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L'histoire du restaurant
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Couleurs d'Alsace, saveurs du jardin
AU CERF, CHEZ LES HUSSER, LE BONHEUR DE MARLENHEIM
À la porte de Strasbourg, côté campagne, Marlenheim multiplie les colombages derrière son interminable rue principale : un bourg tout en longueur, sous la raide colline où une chapelle jouet immaculée signale le grand cru viticole du Steinklotz…
Au débouché lumineux des gorges menaçantes du Kronthal, la localité de tout temps étape se situe au carrefour de la Nationale portant à Paris les amitiés de l'Alsace et de la pittoresque Route des Vins.
Petite capitale de la « Couronne d'Or », mini-région avenante que fleurissent vergers et plantations de fruits rouges, la cité d'origine « romaine » et mérovingienne resta jusqu'à la Révolution sous la tutelle de Strasbourg. La proximité de la grande ville influant, elle accueillit des voyageurs bien avant le temps des diligences, qui débarquèrent leurs passagers devant le relais de poste devenu l'Hostellerie du Cerf. Marlenheim se fit une réputation gastronomique à l'époque du tramway rural qui brinqueballait de Strasbourg à Westhoffen via Traenheim. Et vécut dorénavant sous une bonne étoile, dédoublée par le Michelin en 1986, grâce à une lignée de trois cuisiniers propriétaires. À l'enseigne du Cerf.
La bonne cuisine, la haute cuisine… et le jardinage sont affaire de famille chez les Husser. Michel, quadragénaire actuellement aux fourneaux, et Roby, plus souvent au potager depuis que son fils est maître à bord, tiennent du « grand-père », Paul Wagner. Ce Strasbourgeois fils de boulanger, amoureux de la nature, avait brusquement choisi de vivre à la campagne. Pour planter les légumes donnant saveur et couleur aux plats. Pour cueillir les herbes qui les font chanter. Son épouse Clara, native de Gotha, près de Weimar (l'Alsace était allemande lorsqu'elle était venue au monde), avait accepté de bon coeur qu'il quittât Strasbourg. Il y travaillait dans une grande brasserie, disparue, de la rue des Serruriers et avait des intérêts dans un établissement riverain du Rhin, où l'on se baignait, où l'on pêchait les poissons de la petite friture.

"Grand-père Wagner", comme disent Robert, le petit-fils, et Michel, l'arrière-petit-fils, s'était entiché de l'hostellerie au confort sommaire, mais au restaurant en vogue, campée à l'entrée est de Marlenheim. Il l'avait achetée à prix d'or à l'aube des années 30, tant il y tenait, et y avait travaillé dur. Sa cuisine généreuse annonçait celle de Robert et Michel par ses vifs assaisonnements, mais il ne se piquait pas d'originalité et restait fidèle, comme c'était la norme chez les meilleurs, au répertoire classique et traditionnel. Il fut récompensé de son professionnalisme et de sa constante recherche de très bons produits par une apparition « étoilée » dans l'univers Bibendum en 1936. Critique et guides devaient, des décennies plus tard, féliciter Robert et son fils… en indivision. L'un plus terroir, l'autre plus moderne ; l'aîné sereinement évolutif, son successeur faisant volontiers rimer tradition et innovation.

La maison de Paul Wagner est devenue celle des Husser. En tout esprit familial : le flambeau est passé, brusquement, du « grand-père » côté maternel à Robert, puis a été transmis à Michel, en douceur. Quatre générations, mais trois seulement en cuisine : la fille de Paul Wagner, l'élégante Mamie maintenant presque nonagénaire, toujours très présente, avait épousé un ingénieur des Chemins de fer. Ce cheminot, qui allait devenir grand résistant et être durement interné (il ne pesait plus que 42 kilos à sa sortie du camp de concentration), n'avait pas dévié du ferroviaire, mais affiné sa gourmandise naturelle. « Roby », qui hésita un instant entre une carrière d'ingénieur et la restauration, mais opta précocement pour l'école hôtelière, se souvient de quelques repas ayant presque autant favorisé sa vocation que le quotidien vécu en permanence par grand-papa :
« Mon père aimait manger. Il déjeunait rituellement deux fois par semaine au restaurant d'application de l'École hôtelière de Strasbourg, bonne adresse à une époque où les élèves cuisiniers étaient tenus à beaucoup de rigueur… Travaillant à l'occasion avec les ingénieurs de Bugatti basés à Molsheim — ils construisirent aussi des Michelines—, roulant souvent jusqu’à Bâle, pour vérifier le matériel, il s'arrangeait pour s’arrêter à Colmar, le temps d’un repas au buffet de la gare, à ce moment monument gastronomique. C’est là, en sa compagnie, que j’ai mangé mon premier tournedos Rossini. Un éblouissement !
« J'avais douze ans… Je me souviens encore du consommé royal préalablement servi dans de petites soupières en argent, de la perfection de ce vrai Rossini, préparé comme dans l’Escoffier. Je me souviens tout autant d'un civet de lièvre proposé avec des nouilles, à Ammerschwihr, un régal préparé par Pierre Gaertner, grand saucier ami des deux Paul, Bocuse et Haeberlin. Mais nous allions aussi dans de endroits simples, à Wangerbourg par exemple, en famille, pour une bonne cuisine de femme. Nous y étions également heureux. »
À Marlenheim, c’est le grand-père Wagner qui initia Roby, bien avant son passage à l’École hôtelière de Strasbourg — la petite école sympa des années 50. La configuration générale de l’hostellerie superfleurie n’a guère changé, même si l’on a démonté une façade ici pour la remonter là, agrandi le bâtiment principal, redimensionné la cuisine ? Certes. Mais des poules picoraient dans la cour, presque de ferme, quand il était gamin. Les belles chambres aux allures de suites rustiques du rez-de-chaussée n’étaient que garage (la 31), saloir ou fumoir (la 32). Sous une salle de bal… Il arrivait que l’on trie dans le grenier les cônes du houblon, dont les lianes spectaculaires étaient arrachées dans le proche Kochersberg. En chantant les traditionnelles ritournelles : Hopfe und maltz / Gott erhàlt’s, Houblon et malt / Que Dieu les protège…
« Il y avait un potager derrière la cuisine. Je vois encore le grand-père aller chercher des radis, les herbes dont il raffolait… Il aimait les beaux produits, savait les trouver dans les fermes. Cela n’a pas été facile pendant la guerre. J’étais alors tout môme, je l’accompagnais souvent. Il était assez charmeur, discutait avec ces dames, leur parlait de cuisine, donnait des recettes. “Dites-nous comment vous faites, M. Wagner !” Il conseillait, bavardait. Nous rapportions toujours quelque chose. Il glissait une bouteille de schnaps sous le siège de sa voiture, savait en offrir quand il le fallait…
« Paul Wagner fumait et salait le jambon lui-même. Il le servait avec du preskopff, des tomates, des cornichons… Rien de compliqué, mais c’était bon, beaucoup de clients venaient pour cela. Ma grand-mère n’aurait pas laissé passer un presskopf indigne de la maison. Elle disait amen ou non, proclamait fort qu’il manquait ça ou ça. »
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